Une journée de vacance de plus. Je prends le temps. Il fait bon, bien que le ciel soit couvert. Friture continue d’être Friture, c’est pénible mais je fais avec. Nous allons à la plage en nous ignorant plus ou moins. La marée est montante et l’océan agité. Les vagues tutoient les deux mètres et la baignade n’est plus surveillée, un effet secondaire de la rentrée des classes. Même les surfeurs restent sur la plage, seul un trio fait du skimboard, les conditions s’y pretant bien. Les baigneurs, peut nombreux se contentent de jouer devant les vagues suffisamment puissantes pour se retrouver faucher, les quatre fers en l’air sur le sable. Aucun n’est assé fou pour se jeter dans un rouleau. J’y vais moi-même pendant vingt minutes, jusqu’à ce que le sable épais charrié violement par l’écume ne soit trop douloureux sur mes tibias.
Je bouquine un moment puis observe les surfeurs se prendre des gadins en skimboard. Ca à l’air vraiment fun. L’un d’eux se débrouille particulièrement bien et à en plus un certain style lors de l’inévitable pelle de fin de course dans les vagues. Il semble d’ailleur très à l’aise lorsque qu’il se retrouve derrière les rouleaux l’espace d’une minute: un vrai poisson. Je regarde plus ou moins les baigneurs se faire malmener. Certains ne se rendent vraiment pas compte qu’ils s’approche du point ou ils pourraient comprendre ce que c’est que se prendre plusieurs tonnes d’eau sur la cabasse sans rien pouvoir faire. Au bout d’un certain temps, alors que la marée est presque au maximum et que le sable sec est devenu quasi inexistant sur la plage, une vague de taille moyenne s’abat et s’étant suffisant loin pour faire tomber quelques baigneurs. Lorsque l’eau se retire, une tête glisse sur le sable comme sur un toboggan. En un instant, elle se retrouver sur le break. Je me dis « Quelqu’un va passer un sale quart d’heure ».
Contrairement à ce que je pensais, elle n’a pas pris de vague sur la gueule, elle s’est retrouvé aspiré vers le large. Il ne s’est passé que quelques secondes. Une main jaillissant de l’eau n’aurait pas fait de meilleur travail. Je saute de ma serviette et cours vers les baigneurs en criant. Presque personne ne l’a vu partir. Lorsque j’arrive sur le bord elle est deja à une quinzaines de mètres et ne peut visiblement plus revenir. Un type en fin de cinquantaine s’approche à côté de moi et me dis « Putain c’est ma femme! ». La panique dans ses yeux ne pouvait pas être plus véritable. J’acquiesce rapidement et me retourne car il est hors de question que j’y aille, je nage comme une brique. Je vois le surfeur de tout à l’heure au fond de la plage qui se sèche, comme beaucoup d’autres, il n’a rien vu encore de ce qui se passe. Je cours vers lui.
- Une vielle vient de se faire embarquer par une vague, tu crois que tu peux y aller avec ta planche?
Il jette un coup d’oeil, tombe la serviette, attrape sa planche et fonce sans presque me regarder. L’ensemble des badauds à maintenant compris, beaucoup s’agitent; comme si cela allait la faire revenir plus vite. Le poisson avance difficilement dans les murs qui lui arrive dessus, mais parvient tout de même à se rapprocher. Un pote à lui en combinaison le rejoint à la nage. J’explique au bonhomme que jusque là, sa femme a pu se maintenir à flot et qu’elle aura bientôt une planche et deux excellents nageurs pour l’aider. J’arrive presque à me convaincre moi-même. Bien qu’ils aient pu rejoindre la pauvre femme, le courant les a encore éloigné et ils ne peuvent clairement pas revenir. L’espace d’un moment je me dis qu’ils vont suivre la baïne et profiter d’un courant plus favorable pour revenir plus loin mais les vagues pyramidales de courants croisés font vite comprendre qu’ils sont bloqués là. Un vieux chauve à la barbe poivre et sel y va de ses commentaires stériles sur la situation. Sûrement un connard de prof à la retraite. Les deux surfeurs luttent pour rester à flot avec leur fardeau malgrés les murs d’eau qui leur tombe invariablement dessus. Cela doit bien faire 10 minutes maintenant. Je file à l’arrière pour vérifier que quelqu’un a appelé les secours car je ne sais vraiment pas quoi faire d’autre. Une jeune femme en larme me dis qu’elle a appelé. Lorsque je me retourne, je ne vois que deux têtes dans l’eau. La panique gagne mais les deux mercenaires parviennent à ramener la dame à la surface, par contre leur planche a été victime de l’opération et a disparu. L’hélicoptère arrive et les plagistes se transforme tous en sémaphores. Lorsque je rabaisse les yeux, la femme a de nouveau disparu, les surfeurs sont séparés. Le secouriste depuis l’hélicoptère fais des signes… il nous indique la position du corps qui s’est grandement rapproché de la plage. Après quelques instants, nous finissons par le distinguer dans l’écume et une vague l’aplati sur la plage. Nous sommes cinq pour l’attraper et la ramener.
Je la vois remuer les yeux, mais c’est son seul signe de vie apparent. Nous transportons un poids mort. Elle a passé plusieurs minutes sous l’eau et est clairement cyanosée. Une fois sur le sable, je m’écarte. Certains semblent connaître les premiers gestes de secours. Les autres ne servent à rien et feraient mieux de foutre le camp eux aussi. Après un contrôle rapide, l’un annonce qu’elle respire faiblement. Le secouriste déposé par l’hélicoptère arrive et la fait déplacer encore plus loin car certaines vagues ne lâchent pas la proie et tentent encore d’arriver jusqu’à elle.
La jeune femme qui a appelé les secours se roule une clope alors que la populace entoure les secouristes maintenant attelés en zone sure . Elle croise mon regard et j’acquiese d’un air de dire « t’as bien raison ». Je me retourne sur la plage et me dirige vers les deux sauveteurs improvisés qui viennent de sortir de l’eau. Ils sont à l’écart, leur pote les à rejoint. Je trottine vers eux et leur demande si tout va bien pour eux. C’est à peine s’il tiennent compte de me présence et disent « ouai » vite fait avant de reprendre leur discussion. Ils cherchent leur planche et se disent qu’ils sont naze car le paquet s’accrochait à eux les empêchant de nager. Putain, ils en ont chié! Je les laisse sans même me sentir vexé par leur dédain. C’est quand même moi qui leur ai demandé de se foutre à la baille et de risquer leur peaux. Avec des couilles pareilles, c’est à ce demander comment ils ne coulent pas direct au fond…
Je retourne à ma serviette. Friture décide de foutre le camp pour préparer l’apéro car des potes à elle passe ce soir. Je ne part pas tellement après elle. Je passe vers l’attroupement. L’ambulance est arrivé, les secouristes ont enveloppé la victime pour la maintenir au chaud. Ce n’est pas la forme, mais elle est en vie. J’aperçois les surfeurs filer à l’anglaise. Ils ont récupéré leur planche ramenée par une vague. Personne ne fait attention à eux. Personne ne s’est soucié d’eux, même pas pour les remercier. Quant à moi je fini par tourner les talons pour prendre mon dernier bain de boue avec Friture avant qu’elle ne saute enfin dans le train demain. Rien ne pourra me faire chier…